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Culture chrétienne

Léon XIV ou la fin du prêtre en surplomb

27 Décembre 2025, 17:53pm

Lettre du Vatican

Mikael Corre

Envoyé spécial permanent de La Croix au Vatican

« Je tiens tout d’abord à exprimer ma gratitude pour le témoignage et le dévouement des prêtres qui, partout dans le monde, offrent leur vie, célèbrent le sacrifice du Christ dans l’Eucharistie, annoncent la Parole, absolvent les péchés et se consacrent généreusement, jour après jour, à leurs frères et sœurs en servant la communion et l’unité et en prenant soin, en particulier, de ceux qui souffrent le plus et vivent dans le besoin », écrit Léon XIV le 22 décembre 2025.

À Rome, les textes pontificaux disent souvent plus qu’ils n’énoncent. La dernière lettre apostolique de Léon XIV, Una fedeltà che genera futuro (Une fidélité qui engendre l’avenir), consacrée au sacerdoce à l’occasion des soixante ans des décrets Optatam totius et Presbyterorum Ordinis, appartient à cette catégorie.

Sous le vocabulaire familier de Vatican II, s’y dessine – outre l’expression d’une sincère gratitude – une vision du prêtre qui n’est sans doute pas sans lien avec la trajectoire personnelle de Robert Prevost. Et plus précisément avec ses années passées au Pérou.

Dans cette lettre, Léon XIV reprend avec insistance un point sur lequel l’Église insiste depuis le Concile, sans toujours être parvenue à en tirer toutes les conséquences concrètes : le prêtre n’est pas une figure séparée. Il est « frère parmi les frères », baptisé avant d’être ordonné. Reprenant presque mot pour mot l’intuition de Presbyterorum Ordinis, le pape rappelle que les prêtres exercent une fonction « éminente et indispensable », tout en demeurant membres à part entière du « peuple de Dieu ». Le sacerdoce ne confère pas un rang dans une hiérarchie de commandement.


« Leadership exclusif »

Ce rappel reste nécessaire. Il vise à déconstruire un imaginaire sacerdotal ancien, encore vivace, où le prêtre se définit par la distance qu’il institue – distance liturgique, symbolique, sociale. Léon XIV ne l’attaque pas frontalement. Il opère un déplacement : la fidélité dont il parle, et qu’il demande aux prêtres, n’est pas d’abord fidélité à une Tradition – le mot n’apparaît qu’une seule fois dans la lettre – mais fidélité à une relation, au Christ et aux autres. Une fidélité « qui engendre l’avenir ».

Le terme de « cléricalisme » est absent du texte, mais l’idée traverse toute la lettre. Léon XIV le décrit moins comme une idéologie que comme une tentation permanente : celle d’un pouvoir qui se replie sur lui-même, d’une autorité qui cesse d’écouter, d’un ministère exercé seul. Il met en garde contre les dérives d’un « leadership exclusif », concentré entre les mains du prêtre, et appelle à des formes de gouvernement plus collégiales, plus partagées, plus synodales.

Mais la lettre ne s’arrête pas à cette critique, désormais bien connue. Car une fois déconstruite la figure du prêtre comme tenant d’un pouvoir séparé, une autre question surgit : comment être prêtre aujourd’hui ? Autrement dit, que devient le ministère lorsque la distance symbolique ne le définit plus ?

C’est ici que la trajectoire péruvienne de Robert Prevost – je viens de finir la lecture de Léon XIV. Portrait d’un pape péruvien (1), que je vous conseille – éclaire le texte. Comme missionnaire puis comme évêque, il a été confronté très concrètement aux effets d’un sacerdoce vécu en position de domination. Le livre de
Véronique Lecaros et César Piscoya décrit le contexte ecclésial dans lequel il arrive au nord du Pérou : un catholicisme encore marqué par l’héritage colonial.


« Répondre à tout »

À Chulucanas puis à Trujillo, Robert Prevost observe les dégâts produits par ce modèle : dépendance excessive des communautés à la personne du prêtre, infantilisation des laïcs, faible coresponsabilité, mais aussi solitude du clerc lui-même. Et l’expérience péruvienne confronte aussi Robert Prevost à une autre limite : celle d’un ministère qui s’épuise à force de se définir par l’action. Lecaros et Piscoya décrivent un jeune religieux très sollicité, engagé dans une multiplicité de tâches pastorales, sociales et éducatives. Dans ces diocèses pauvres, le prêtre est attendu sur tous les fronts. Le risque n’est plus alors la domination, mais l’épuisement : un ministère absorbé par l’urgence, par la quantité de projets, par la nécessité de « répondre à tout ».

Le livre insiste sur son choix de ne pas se poser en homme-orchestre, mais de former des équipes, de déléguer, de reconnaître les compétences des catéchistes et des responsables laïcs, y compris des femmes. Il accepte de ne pas tout faire lui-même, de ne pas être partout, de ne pas se rendre indispensable.

Les témoignages rapportés par Lecaros et Piscoya décrivent un prêtre qui se laisse appeler par son prénom, qui écoute longuement, qui refuse la mise à distance symbolique, mais aussi un pasteur attentif à ne pas se laisser définir uniquement par l’efficacité de son action. Ni notable, ni travailleur pastoral surmené.


Somme de ses actes

Cette tension traverse la lettre apostolique. Léon XIV ne remet pas en cause le ministère ordonné : il en rappelle la nécessité, la dimension sacramentelle, la responsabilité propre. Mais ce qu’il déconstruit, ce sont ses formes sociales – celles qui ont fait du prêtre une figure de pouvoir, comme celles, plus récentes, qui tendent à le réduire à une fonction de production, à optimiser.

Léon XIV distingue clairement ces deux dérives. Le cléricalisme relève d’une logique de pouvoir ; l’activisme, d’une logique de performance. L’une enferme le ministère dans la verticalité ; l’autre le dissout dans l’idée que le prêtre se réduirait à la somme de ses actes.

C’est le sens de l’avertissement formulé avec netteté dans la lettre : « Dans notre monde contemporain, caractérisé par des rythmes effrénés et l’angoisse d’être hyperconnectés qui nous rend souvent frénétiques et nous pousse à l’activisme, (…) la valeur de chacun se mesure à ses performances (…). Ce que l’on fait passe avant ce que l’on est, inversant la véritable hiérarchie de l’identité spirituelle»


(1) Véronique Lecaros, César Piscoya, Léon XIV. Portrait d’un pape péruvien, Paris, Fayard, 316 p., 23 €.

 

Léon XIV ou la fin du prêtre en surplomb
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